23/10/2013

intervention de nicos iliopoulos au colloque international de théorie politique, Lausanne, avril 2010


Mon intervention sur la démocratie directe


La Grèce que j’ai vue


Esquisse

La Grèce que j’ai vue
entre le 10 août et le 9 septembre 2013

Comme chaque été, j’ai passé mes vacances en Grèce, pays de mes origines    – de conviction, je reste cosmopolite, citoyen du monde. Ce sont, à vrai dire, des vacances particulières. Je passe, la moitié du temps, au bord de la mer infatigable, inépuisable et toujours recommencée. Le reste du temps je vois mes ami(e)s. Ainsi, je regarde attentivement tous les paysages : le paysage proprement dit, et le paysage humain qui est finalement celui des relations humaines, et même des relations avec mes proches, parents ou ami(e)s. Je vis dans les villages mais aussi dans les grandes villes et les mégalopoles où est concentrée la moitié de la population grecque : l’agglomération Athènes-Pirée-banlieues.
Je vais synthétiser à l’extrême mes impressions. Il est évident, et le lecteur de ce petit texte doit le considérer, que ce que je vois est filtré par mes propres positions sur toutes les questions sociales et sur la Grèce que je n’ai cessé d’observer attentivement depuis toujours, et même avec plus d’attention depuis que je vis à Paris.

Ce qui est appelé « crise économique », n’a pas été très visible cet été. N’a pas été visible ne signifie pas qu’elle n’existe pas. Un esprit de réflexion prédomine dans la tête des gens. Fini le temps de la colère, et même de l’indignation, ou des propositions simples, simplistes. C’est calme. Tout le monde est désenchanté de tout ? Oui, on peut le dire. Les gens s’accommodent à la situation présente ? Oui, on peut le dire aussi.
Deux poids sont dans la balance, qui font l’équilibre et une certaine stagnation, tout du moins en apparence. La moitié de la population pense que ce qui est arrivé       indéfinissable, insaisissable, jusqu’à présent – est le résultat du comportement de la population. Les propositions sont multiples, innombrables, sur ce que l’on doit faire désormais. L’autre moitié de la population pense que la Grèce est victime du              « système », voire d’un complot, dans les cas extrêmes. Dans ce cas, prédomine l’idée de défendre la situation précédente.
À vrai dire, ces deux moitiés peuvent devenir trois tiers. Un tiers de la population, surtout les jeunes, se fichent de tout. Extrêmement bien habillés – surtout les filles, à la dernière mode près, les jambes bien nourries révélées par les shorts –, se promènent librement, ils fréquentent les cafés, les cafétérias, les tavernes, les bars et les plages, et discutent insouciants entre copains. Rares sont les débats proprement politiques ou sociaux, au sens courant de ces termes, parmi ces jeunes. Il y a, bien entendu, les jeunes « politisés », que j’ai rencontrés et fréquentés moi-même. Il est certain qu’ils représentent une infime minorité démodée. Rien d’étonnant à cela, d’après moi. Cette situation est même entièrement justifiée, compte tenu de l’extrême dévalorisation de ce que l’on peut encore appeler politique en Grèce. Ni le présent ni l’avenir ne paraissent poser problème pour ces jeunes, tout au moins selon les apparences. La grande angoisse pour ce genre de choses appartient plutôt à leurs parents. Restent les deux autres tiers que j’ai mentionnés ci-dessus.
Au niveau politicien, c’est-à-dire de la politique établie-instituée, et plus particulièrement au niveau du problème gouvernemental, l’impasse est totale. La moitié des gens ne voient aucune autre solution que le gouvernement actuel, l’autre moitié dénonce ce gouvernement, réclame sa démission, son renversement, avec des accents plus « révolutionnaires », pour l’organisation d’élections en vue d’un gouvernement de gauche – introuvable gouvernement d’une gauche encore plus introuvable. On rencontre rarement des personnes qui croient qu’un tel gouvernement est possible ou probable, même si elles sont favorables à cette solution.
Chez les gens, cette division « politique » ne coïncide pas toujours avec la division précédemment décrite. Il n’empêche que le discours des réformes est celui du gouvernement actuel, alors que la gauche est sur la défensive. Inutile d’ajouter qu’il s’agit, des deux côtés, de discours qui n’ont aucun rapport avec la réalité, et avec les actes présents des uns et les supposés actes à venir des autres.          
Mais la société « fonctionne » ! Derrière cette phrase sibyllique se trouve une de mes positions générales, que je ne peux pas développer ici. Selon cette position, la politique établie-instituée non seulement ne traite pas les problèmes réels de la société mais elle n’a plus prise sur la société, sur la vie réelle des individus.  

Une expérience sans sondages
En plus d’une centaine de personnes avec lesquelles j’ai discuté personnellement et intensément, j’ai effectué trois présentations de mon livre Alles stasseis zôis Dokimia politikis skepsis (Autres attitudes de vie Essais de pensée politique), devant un public bien intentionné d’environ 250 personnes. Je reconnais que c’était un public tout particulier. Mon livre est tout autre qu’une analyse de la conjoncture, car il cherche et examine les origines de la « crise » actuelle. Mon souci, je dirais même ma crainte, pendant les présentations, était que la réaction du public puisse être exprimée ainsi : « Mais, tu nous parles de généralités, et tu nous dis rien sur la situation actuelle, cruelle ». Or, rien de tel ! Et c’est même le contraire, sauf quelques rarissimes exceptions. Nous avons discuté sur un autre niveau, c’est-à-dire celui de mes essais.
Cette expérience est confirmée par les discussions particulières que j’ai eues et elle forme mon opinion : nous sommes dans une nouvelle phase. Qu’elle soit appelée phase de déception ou de désenchantement, phase d’indignation et d’humeur noire et de mélancolie (spleen) ou, selon moi, phase de réflexion, ne change pas grand-chose. C’est tout à la fois !
Dans le premier essai de mon livre, je décris la situation de la société grecque en 2006, donc avant la « crise ». Je retiens un seul mot de cette description, le mot cauchemaresque. (Le lecteur intéressé peut trouver sur Internet, nicosiliopoulos.blogspot.com, un texte que j’ai écrit en français en 1994, dans lequel les mêmes couleurs sombres dessinent cette situation. Ce texte a pour titre                  « L’imaginaire national(iste) de la société grecque moderne ».) La seule chose, du point de vue pratique, qui ait changé depuis, et qui a effectivement fortement changé, c’est la baisse drastique des revenus de presque tout le monde. Tout au moins, et on peut le déplorer, c’est ce que les gens avancent et ce dont ils discutent. Pour le reste, la « crise » a « amélioré » certaines choses : on trouve par exemple beaucoup plus facilement qu’avant un taxi à Athènes et un chauffeur beaucoup plus correct et agréable. C’est un détail ? Certes, mais pour celui qui connaît la situation des transports communs en Grèce, et tout particulièrement à Athènes, ce n’est pas un détail. Bref, la forte baisse des revenus a conduit une grande partie de la population à une consommation plus attentive, maîtrisée, rationalisée, et à une vie « frugale ».
Nous sommes toujours dans ce que j’ai appelé le point de vue pratique. Nous sommes sur la surface absolue des choses. Nous sommes dans les apparences. Nous pouvons être certains que la description de la situation, par les médias et les gens eux-mêmes, dramatise extrêmement cette situation et exagère énormément les résultats de la « crise ». La description de la situation par les gens est surtout superficielle parce qu’elle se limite à certains cas sociologiquement extrêmement minoritaires, alors que, si l’on reste au niveau des apparences, les cas contraires sont sociologiquement extrêmement majoritaires. Oui, il y a des gens qui dorment dans la rue et des gens qui cherchent dans les poubelles et cela est inacceptable, quel que soit leur nombre. Mais, il y a en même temps beaucoup de gens ordinaires qui organisent des fêtes privées (de mariage, de baptême ou autres) et qui lancent d’éblouissants (et dangereux) feux d’artifice aussi sophistiqués qu’à Paris, à la fête nationale du 14 juillet.  

Pour exprimer ma pensée, je vais devenir, dans les paragraphes suivants, très rigoureux, pour éviter les malentendus qui sont très courants et très volontaires dans les débats en Grèce, notamment pendant la « crise économique ».
Dès le début de la « crise », presque tous les Grecs – et beaucoup parmi mes ami(e)s qui en font naturellement partie – parlent de gens qui dorment dans la rue et de gens qui cherchent dans les poubelles. À quoi je réponds que, depuis 27 ans que je suis à Paris, j’ai vu à maintes reprises ces phénomènes, j’ai parlé à maintes reprises à mes amis de ces phénomènes, j’ai même dénoncé ces faits, sans recevoir l’écho attendu ou espéré. Premier point.
Je précise que la question, en ce qui concerne ces phénomènes, n’est pas,  pour moi, une question statistique, et j’adhère complètement à l’opinion de                  Pierre Rosanvallon qui, dans son beau livre La société des égaux, dit que même si une seule personne est dans l’inégalité sociale, la société n’est ni juste ni égalitaire. Second point.
Voici mon opinion. Mêlée à un subjectivisme excessif, la sensiblerie des descriptions de la situation en Grèce ne voit pas l’essentiel, qui est ailleurs. L’essentiel est, en effet, « sentimental », d’un autre type : une angoisse généralisée énorme, soutenue indéniablement et même justifiée par la baisse des revenus, mais qui renvoie à deux vecteurs plutôt qu’à un, le proche passé et l’avenir proche. Un mode de vie dans le passé proche qui a été faux, de plusieurs points de vue et pas seulement du point de vue économique, et un mode de vie pour le présent et l’avenir proche qui se cherche. « Vous vivez des vies fausses », criaient les jeunes grecs révoltés en décembre 2008, avant que n’éclate la « crise économique ».
La vie en Grèce n’est-elle pas extrêmement difficile actuellement ? Bien évidemment ! Mais pour d’autres raisons. C’est cela pour moi la « crise ». C’est la raison pour laquelle je mets le terme crise entre guillemets. Il s’agit, en effet, d’autre chose.
On dit toujours la moitié de la vérité en Grèce, et de la Grèce, mais une demi-vérité est un mensonge. La forte diminution de presque tous les revenus est une réalité. Et les parties les plus pauvres de la population en souffrent énormément. Surtout, les injustices commises dans la répartition de cette baisse générale des revenus sont flagrantes, honteuses, révoltantes. Un ami me disait que ce sont peut-être ceux qui souffrent le plus qui ne se manifestent pas. Par dignité ?, se demandait-il. La question, c’est-à-dire l’autre moitié de la vérité, est la suivante : pourquoi la quasi-totalité de la population a-t-elle été envahie, saisie, par une telle angoisse ? Et pourquoi tout a-t-il été focalisé sur le facteur économique, et de manière exclusivement financière, alors que de nombreux facteurs ont contribué à la « crise » ? Je dis clairement mon opinion. Le facteur économique a, en fait, prédominé dans les esprits pendant les années précédentes, et de la manière suivante : seul l’argent abondant compte pour une meilleure qualité de vie. L’argent abondant manquant, tout est vu comme une impasse.
J’ajouterai seulement que, dans le premier essai de mon livre, dans lequel, comme je l’ai déjà dit, je décris la situation de la société grecque en 2006, je parlais de l’angoisse et de l’anxiété qui caractérisaient déjà la vie quotidienne des Grecs. L’une des caractéristiques de la « crise économique » ultérieure est qu’elle a fait oublier comme par miracle tous les maux de la situation sociale précédente. Maintes analyses, qui se veulent critiques et qui dénoncent les résultats de la « crise économique », laissent l’impression qu’auparavant tout était paradisiaque en Grèce et que maintenant nous vivons un enfer. Et pourtant, au fond de l’angoisse généralisée se trouve la situation permanente de la société grecque, dont je ne peux pas présenter tous les éléments dans ce petit texte. Je me contenterai de la remarque suivante : deux domaines, qui concernent la totalité de la population grecque, l’éducation et la santé, se trouvent dans un état pitoyable. Et le plus grand mensonge que l’on puisse dire à propos de l’éducation et de la santé en Grèce, c’est qu’elles sont gratuites. Outre leur très mauvaise qualité, non seulement elles ne sont pas gratuites, mais elles coûtent très cher aux ménages. Financièrement tout d’abord. Combien coûtent-elles en surcharge psychologique, en angoisse et en fatigue ?

Je tiens à souligner très fortement ce que j’ai toujours vu et dit : la situation dramatique des relations humaines, qui sont en Grèce, en priorité sinon en exclusivité, familiales. Sous les effets des grandes difficultés économiques, ces relations déjà problématiques, pour ne pas dire pourries, deviennent calamiteuses, infernales, beaucoup plus hypocrites et dépendantes. Certes, la famille est encore en Grèce le refuge contre toutes les difficultés – et un havre protecteur voulu injustement à mon avis par Christopher Lasch. Je me demande, cependant, très fortement : à quel prix ? Du point de vue qui est le mien, celui de l’autonomie des personnes, de leur liberté, de leur choix libres pour mener leur vie présente et à venir, la dépendance, l’addiction dirais-je, que créent les relations familiales, supposées protectrices, est à court et à long terme catastrophique – aussi bien pour les « protecteurs » que pour les « protégés ». 
Ce qui m’a amené à ajouter une nouvelle caractéristique pour ma génération, « la génération de l’École Polytechnique », que je critique sévèrement à deux reprises dans mon livre. Cette génération est une génération tragique. Génération de la seconde moitié du XXe siècle, cette génération extrêmement politisée a vécu entre la contestation de la société existante, pendant notre jeunesse, pour aboutir à une façon de vivre plus que traditionnelle, plus que réactionnaire. Ce n’est pas seulement qu’elle a changé d’avis, ce n’est pas seulement qu’elle a changé de vie, au lieu de changer un tant soit peu la société, c’est qu’elle est trahie par elle-même, et non pas par les autres. Elle a commencé par tout contester (même le mariage par exemple et beaucoup d’autres choses), ce qui n’est pas le cas des générations précédentes, et elle a fini par tout avaler et de manière incroyable, indescriptible. Ses enfants embrassent les icônes. Je parle bien entendu de la génération politisée des années 1965-1975, qui avait alors de 13 à 23 ans. Je sais très bien que « génération » est un terme abusif. Mais, je ne parle pas de notre génération du point de vue statistique. Je parle du rôle que nous avons joué dans la société grecque, nous qui avons obtenu des diplômes universitaires et qui avons peuplé les domaines les plus cruciaux de cette société : les partis politiques surtout de gauche et le pouvoir gouvernemental, l’éducation (instituteurs et professeurs des universités), la santé (médecins, pharmaciens, etc.), le droit (avocats et juges), le journalisme, pour ne citer que ces domaines. Il se trouve que c’est dans ces domaines-là que le bât blesse. En effet, indépendamment de la « crise économique », et bien avant elle, le régime politique, les grandes institutions comme l’Éducation nationale et la justice, les services des soins médicaux, ainsi que les médias, sont les grands malades de la société grecque. Notre génération en porte une très lourde responsabilité. Mais je parle encore de modèles de vie que cette génération a adoptés, qui n’ont rien à envier aux modèles les plus réactionnaires, hypocrites et faux, de la société traditionnelle que cette génération dénonçait. 

Les propositions de mon livre, sur tous les thèmes, sont pour ainsi dire « scandaleuses ». Par exemple, je propose l’abstention à toutes les élections. Mais, pour la première fois, ces propositions n’ont scandalisé que très peu de personnes. J’ai trouvé même des interlocuteurs, ou des intervenants pendant les présentations de mon livre, qui veulent aller encore plus loin.
Il faut cependant souligner fortement la pauvreté et l’insuffisance de la pensée politique en Grèce, et notamment les présupposés des débats qui sont « religieux » : la théorie du complot, l’idée que ce sont les autres qui veulent notre mal, ou l’idée que tout est dominé et réglé par avance par un centre omniprésent et tout-puissant. Des livres des penseurs politiques contemporains (Illich, Arendt, Castoriadis, Morin, Gauchet, et bien d’autres) existent pourtant en Grèce. Ce qui veut dire que les livres ne suffisent pas et qu’il faut une ambiance de pensée et de débat politiques. Voilà ce qui manque. 

Il est absolument certain que l’on ne peut être ni pessimiste ni optimiste en matière de jugement social et politique. Et pourtant, je reviens de Grèce avec une esquisse d’« espoir ». De grandes parties de la population s’interrogent sur la vie qu’elles ont menée durant les années précédentes, sur l’organisation et le fonctionnement de la totalité de la société grecque, et veulent changer quelque chose. La grande question reste qu’il n’y a presque aucune proposition qui corresponde aux exigences réelles d’une transformation radicale de la réalité sociale et de la vie quotidienne.
Les oreilles se sont ouvertes après tant d’années, les cerveaux pensent, mais les issues manquent cruellement. Seul point positif, le marxisme commence à décliner en Grèce. La dévalorisation de la politique instituée est phénoménale. Les divisions politiciennes traditionnelles ont disparu. La vie politique est littéralement pulvérisée. La poussière recouvre les partis et les hommes politiques. Des couches de scorie et de doute commencent à couvrir le mode de vie de l’opulence ostentatoire.

 nicos iliopoulos
       Paris, 10 septembre 2013